CITATIONS

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Le départ en août 14
Scènes du front et de l'arrière du front
Les permissions et le monde civil
Coûte que coûte...
L'angoisse
La souffrance et l'horreur
La victoire
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Parmi les auteurs cités dans ma bibliographie, certains ont gravé dans ma mémoire des phrases que je n'arriverai jamais à effacer. D'autres ont plutôt laissé une ambiance, une sensation diffuse mais très personnelle. Enfin, il y a les belles tournures, ou les descriptions qui me semblent particulièrement justes.

Créer ce site est pour moi une occasion de reparcourir ma collection, et j'avoue que souvent je ne peux pas m'empécher de relire entièrement certaines oeuvres. Au gré de ces parcours, j'ai collecté les citations suivantes, en espérant que certaines d'entre elles sauront vous émouvoir autant qu'elle ne m'ont ému, ou vous donneront l'envie de lire l'ouvrage dont elles sont extraites.


Le départ en août 14


S'il y a une période - courte - qui rend les témoignages quasiment unanimes, c'est bien celle des premiers jours du conflit. C'est 'la fleur au fusil', la tête emplie de rèves de gloire et d'aventure que la plupart des belligérants prirent le chemin de la guerre. Malheur aux défaitistes, malheur aux pacifistes, mort à Jaurès... Mais certains, plus lucides, flairaient déjà dans l'air, comme une odeur de drame.


"Et tard dans la nuit, en pensant à tous ces garçons qui bouclaient leur valise, à toutes ces mamans qui faisaient cuire des oeufs durs, je m'endormis, les yeux pleins de larmes, comme Lucien qui devait se réveiller philosophe".

"L'Humaniste à la Guerre" (août 1914 à Autun) - Paul Cazin


"On a dit aux allemands : 'En avant, pour la guerre fraîche et joyeuse ! Nach Paris et Dieu avec nous., pour la plus grande Allemagne' Et les lourds allemands paisibles, qui prennent tout au sérieux, se sont ébranlés pour la conquête, se sont mués en bêtes féroces.

On a dit aux français 'On nous attaque. C'est la guerre du Droit et de la Revanche. A Berlin !' Et les français pacifistes, les français qui ne prennent rien au sérieux, ont interrompu leurs rèveries de petits rentiers pour aller se battre.

(...) Vingt millions, tous de bonne foi, tous d'accord avec Dieu et leur Prince... Vingt millions d'imbéciles... Comme moi !"

"La Peur" (août 14) - Gabriel Chevallier


"Ca commence comme une fête..".

"La Peur" (août 14) - Gabriel Chevallier


"Nous savons bien que jamais une guerre ne s'est présentée pour nous sous des aspects plus heureux (...). Si nous avions l'âme belliqueuse, si nous n'étions pas profondément attachés à la cause de la civilisation et de la paix, si nous n'étions pas le peuple qui rève toujours, non pas de répandre dans l'Europe la dévastation, mais d'y propager le bonheur, comment n'éprouverions-nous pas la puissante tentation de la guerre ? (...) Si elle vient, nous la saluerons avec une immense espérance."

"Journat Le Matin du 2 août 1914"


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Scènes du front et de l'arrière du front


Entre deux combats, ou entre deux périodes au front, la vie se passait en longs transferts, marches harrassantes, exercices épuisants, inspections impopulaires, corvées inintéressantes, visites au cabaret ou au bordel, journées oisives... On imagine parfois mal que pour la plupart des acteurs de cette guerre, il n'y eu finalement que peu d'assauts à la bayonnette pour beaucoup de temps à attendre la relève dans la boue d'un abri sombre sous les obus ou à se 'reposer' en seconde ligne ou à l'arrière.


"Le train roulait toujours, charriant à la guerre une nouvelle bouchée d'hommes"

"La Percée" - Jean Bernier



"Et le régiment va clopin-clopant, laissant des poilus dans les fossés. L’homme, avant d’abandonner, jette un cri de dépit, une injure ; les officiers, harassés, n’ont plus le courage de faire des observations. Ils tournent des yeux inquiets vers leur troupe qui fond et se débande.

Ce n’est plus une formation militaire, c’est une caravane lamentable qui traîne sa grande misère. Une pluie fine tombe, alourdissant encore les vêtements, les sacs et les musettes."

"Les Suppliciés" - Naegelen


"Des grenades ‘cuiller’ leur furent distribuées à la dernière heure. Aucun gradé n’en connaissait le fonctionnement."

"Les Suppliciés" (le 26 septembre 1915 sur la Butte de Souain) - Naegelen


"Puis, (les bombardiers) avaient amené leur canon.

C'était une riche pièce de musée, une sorte de tout petit mortier de bronze qui portait, gravé sur son ventre de crapaud, ses dates et lieu de naissance : 1848, République française, Toulouse.

(...) Cela faisait un bruit épouvantable et le mortier ayant tiré sautait d'effroi. On voyait le boulet décrire en tournoyant une immense parabole et il tombait où il voulait, dans le bois, acclamé par les boches qui, je crois bien, criaient bravo. Cela éclatait parfois.

(...) (Les bombardiers) s'en étaient allés, nous laissant avec leur beau gourbi une arme baroque et inoffensive, une espèce de grande fronde ou de baliste faite avec des caoutchoucs de pneumatiques et des leviers de bois. Avec cet instrument on pouvait lancer des grenades : le premier qui avait essayé en était mort."

"Les Croix de Bois" (les débuts improvisés des crapouillots - 1915) - Dorgelès


"Elles savent, les mâtines, que les poilus, les vrais poilus des tranchées, sont des clients sérieux, tandis que les embusqués de l’intendance, du génie et des états-majors, cantonnés à Châlons, viennent au bordel pour voir et rigoler seulement. (…) La prostituée n’a dès lors plus de raison de s’attarder avec cet homme, ce pauvre bougre qui s’est privé de pinard et de cigarettes durant des semaines entières, afin de pouvoir la posséder quelques secondes.

Elle ne fait pas de sentiments, elle a supprimé les cocos, les chéris et les baisers. D’autres client l’attendent, elle l’expédie hâtivement. Sa faim d’aimer vite apaisée, Jacques est déçu et triste."

"Les Suppliciés" (arrière du front 1915) - Naegelen


"Et cette nuit-là, tandis que , torturés, geignent des milliers d’hommes, Montmartre étincelle. (…) L’orchestre entame un tango langoureux, les couples s’enlacent, des bouteilles de champagne sautent joyeusement, pendant que, là-bas, un petit gars de la classe 15 implore une peu d’eau et qu’un blessé se traîne douloureusement jusqu’à l’entonnoir d’un 150 pour happer un peu d’eau verdâtre. Paris s’illumine, mais le vers Chemin des Dames, le ciel invisible descend sur les hommes comme pour les écraser."

"Les Suppliciés" (16 avril 1917 dans l'Aisne) - Naegelen


Troupes d'assaut occupant un entonnoir de mine, près de Ripont en Champagne - 1917"On discerne des fragments de lignes formées de ces points humains, qui, sorties des raies creuses, bougent sur la plaine à la face de l'horrible ciel déchainé.

On a peine à croire que chacune de ces taches minuscules est un être de chair frissonante et fragile, infiniment désarmé dans l'espace, et qui est plein d'une pensée profonde, plein de longs souvenirs, et plein d'une foule d'images; on est ébloui par ce poudroiement d'hommes aussi petits que les étoiles du ciel.

Pauvres semblables, pauvres inconnus, c'est votre tour de donner ! Une autre fois ce sera le nôtre. A nous demain, peut-être, de sentir les cieux éclater sur nos têtes ou la terre s'ouvrir sous nos pieds, d'être assaillis par l'armée prodigieuse des projectiles, et d'être balayés par des souffles d'ouragan cent mille fois plus forts que l'ouragan."

"Le Feu" (mai 1915 en Artois) - Barbusse


"Un avion anglais tomba dans le No Man's Land. Winterbourne vit le pilote qui était encore vivant s'efforcer de se dégager des débris. Une mitrailleuse ennemie fut tournée sur lui et il retomba flasque sur le rebord de la carlingue. L'artillerie lourde anglaise mit en pièces les restes de l'appareil pour empêcher l'ennemi d'en copier le modèle."

"Mort d'un héros" (Sur le front d'Artois - 1918) - Aldington


"Cette tranchée toute neuve était ourlée de terre fraîche, comme une fosse commune. C'était peut-être pour gagner du temps qu'on nous y avait mis vivants."

"Les Croix de Bois" (Avant l'attaque - 1915) - Dorgelès


"Merde ! encore creuser, toujours creuser. Faites votre trou, creusez cent fois votre tombe. Votre peau, il faut que vous la défendiez nuit et jour. Toutes les forces de destruction se conjuguent pour vous assassiner : chimistes composant des gaz nouveaux, sournois et mortels ; pionniers du génie, préparant des mines ; aviateurs cherchant, pour les mitrailler ou les signaler aux batteries, vos rassemblements et vos lignes ; artilleurs qui s’acharnant sur vous.

Votre peau, il faut que vous la disputiez aux obus qui vous pourchassent aux contre-pentes, aux mitrailleuses qui vous abattent par colonnes entières, au ciel même qui crache du fer et du feu. Creusez, mes camarades, pas de repos pour vous, pas de répit pour vous, pas de sommeil avant celui qui vous attend, rigide, froid, éternel."

"Les Suppliciés" (La Somme 1916) - Naegelen


"Evidemment, il y a près de mille hommes réfugiés dans cet abri qui défie les obus de gros calibre. Et l’eau qui suinte, l’urine, les excréments, tout cela constitue cette boue ignoble dans laquelle ils pataugent, et dans laquelle peut-être, résignés, ils se coucheront tout à l’heure. Aux relents de cette ordure, s’ajoute l’odeur pharmaceutique des pansements.

Mais qu’importe ! sous le tunnel, on est protégés et la cannonade n’arrive plus qu’assourdie."

"Les Suppliciés" Verdun 1916, le Tunnel de Tavannes) - Naegelen


"Le vrai soldat tirera toujours plus de mérite d'avoir duré que d'être un héros. (...) Il sait le prix de la fatigue, et qu'il a souvent plus de mérite à stationner qu'à aller de l'avant; à se faire écraser qu'à briser une barrière. Interrogez-le, vous verrez, même dans ses rares minutes de fièvre, où se retrouve pour lui un peu de l'héroïsme ancien, combien peu il s'abuse sur lui-même.

- Quel sentiment sublime vous agitait en montant à l'assaut ?

- Je ne songeais qu'à me tirer les pattes de cette boue où elles enfonçaient.

- Quel cri héroïque n'avez-vous pas poussé quand vous eûtes regagné la crête ?

- On ressuscite Cambronne parcequ'on se croit fichu.

- Quelle impression de puissance n'avez-vous pas ressentie après avoir maîtrisé l'ennemi ?

- On râle, parceque la becquetance ne montera pas et qu'on va rester plusieurs jours sans pinard.

- Votre premier geste n'est-il pas de vous embrasser en remerciant Dieu ?

- On s'isole enfin pour satisfaire à la nature."

"Verdun" (Le Mort Homme 1916) - Jubert


"Ils étaient jeunes, forts, ragaillardis encore par cette vie de mouvement et de grand air et leur envie de vivre s'exaspérait à la pensée d'une mort possible, peut-être prochaine; Repoussant cette idée, ils prenaient l'habitude de jouir du présent, de profiter du moindre repos, du moindre bonheur comme d'un cadeau; Ils retrouvaient des plaisirs simples et auxquels on ne pensait plus : manger à leur faim, boire à leur soif, dormir sous la fatigue du jour.

Les âmes se contentaient des fortunes les plus modestes : une belle slade de pommes de terre et de harengs saurs, une casserole de vin chaud, un lapin que l'escouade achetait à frais communs pour mettre en civet, c'était du bonheur pour toute une journée, bonheur si plein que je le ressens encore après treize ans."

"Souvenirs du Temps des Morts" (Repos en Alsace) - A. Bridoux


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Les permissions et le monde civil


Les permissions... rares moments tant attendus où le soldat retrouve pour quelques jours son environnement d'antan et sa famille, ou du moins se change les idées lors d'un séjour en ville. Mais le décalage entre l'horreur au quotidien du front et la vie civile qui continuait finalement pas trop mal en a heurté plus d'un. Et au retour, c'est souvent une très innatendue amertume qui accompagnait la triste nostalgie bien plus prévisible.


"Les yeux des siens clamaient au public, par leur éclat : "Regardez-le, c'est nous qui l'avons fait !" Et ainsi, ils avaient leur part du monstrueux gâteau de gloire vers lequel tendaient, frénétiques, et d'autant plus qu'ils avaient moins goûté à la guerre, les appétits excités de tous les français."

"La Percée" - Jean Bernier


"Cependant, effondré, je songe : ma petite (…) est-il possible que transposé par ta pauvre petite cervelle, le formidable bouleversementr qui vient d’ébranler le vieux monde se réduise à ce caquetage ! (…) Tu ne sais donc pas que l’enfer est à une heure d’auto d’ici, dans des campagnes où nous nous sommes promenés ensemble, et que j’en viens, et que j’y retourne ? …(…)

J’ai des images dans la tête qui te feraient évanouir, des souvenirs à rendre fou. J’ai vu des camarades ouverts fumer dans l’air à côté de moi. J’ai chargé, la mort dans la bouche, avec cette pensée unique : que quelque chose soit défoncé, eux ou moi, leur masse ou ma chair ! Et allons-y ! Et nom de dieu, crève les yeux, tape à coups de talons, flingue dans le ventre et crosse dans leurs gueules…

J’ai envie de te conter cela. J’ai envie, dans ton petit salon…"

"La Guerre, Madame" - Paul Géraldy


" Le soldat lève la tête. Ils sont là, debout devant lui, bien vieillis. Ils le regardent comme s’ils l’avaient perdu, comme s’ils voulaient rattraper le passé, abolir le présent. Une flamme merveilleuse éclaire leurs yeux humides. Jacques sent qu’il ne pourra jamais leur rendre un amour aussi grand… Quelque chose d’étrange et de très doux descend en lui, l’imprègne jusqu’à la moelle ; il n’est plus le guerrier glorieux, il n’est plus qu’un enfant… Papa, papa… "

"Les Suppliciés" (Première permission en famille) - Naegelen


"Le soleil s’en est allé, l’ombre noire s’épand dans la maison, elle balaie leur bonheur. Il ne leur reste plus qu’un tout petit coin de ciel bleu. La même appréhension les tourmente, ils s’épient, ils se devinent sans s’avouer cependant leurs mutuelles angoisses. Ils tentent en vain d’échapper à la hantise atroce du départ.

Le départ ! Jacques, c’est pour demain.

Lui n’ose pas regarder ses pauvres vieux, de crainte de rencontrer leur regard. Eux masquent leur chagrin dans un effort qui lui broie le cœur."

"Les Suppliciés" (fin de la première permission) - Naegelen


"Il faut partir… Reviendra-t-il ? C’est à la mort qu’il va, et c’est sa mère qui le laisse partir…."

"Les Suppliciés" (fin de la première permission) - Naegelen


"- A propos, qu'est-ce que ce ruban rouge à votre bras ? Vaccination ?
- Non, coureur de compagnie.
- Qu'est-ce qu'un coureur de compagnie ? Pas un décampeur, j'espère ?
Et Mr Tubbe marque d'un rire silencieux et de hochements de tête sa satisfaction de cette spirituelle plaisanterie. Winterbourne ne sourit pas.
Ma foi, dans certaines circonstances, on décamperait bien, si on savait par où filer."

"Mort d'un héros" (en permission 1917) - Aldington


"- Tranquilisez-vous, on ne fuit pas à la guerre. On ne peut pas...

- Ah ! on ne peut pas... Mais si on pouvait ?

Elles me regardent. Je fais le tour de leurs regards.

- Si on pouvait ? Tout le monde foutrait le camp ! (...) Tous, sans exception, le Français, l'Allemand, l'Autrichien, le Belge, le Japonais, le Turc, l'Africain, ... Tous... Si on pouvait ? Vous parlez d'une offensive à l'envers, d'un sacré Charleroi dans toutes les directions, dans tous les pays, dans toutes les langues... Plus vite, en tête ! Tous, on vous dit, tous !"

"La Peur" (convalescence auprès d'une infirmière 1915) - G. Chevalier


"- Que vous êtes énervant ! Répondez donc. On demande ce que vous avez fait (à la guerre) ?

- Oui?... Eh bien, j'ai marché de jour et de nuit, sans savoir où j'allais. J'ai fait l'éxercice, passé des revues, creusé des tranchées, transporté des fils de fer, des sacs à terre, veillé au créneau. J'ai eu faim sans avoir à manger, soif sans avoir à boire, sommeil sans pouvoir dormir, froid sans pouvoir me réchauffer, et des poux sans pouvoir toujours me gratter... Voilà !

- C'est tout ?

- Oui, c'est tout... Ou plutôt non, ce n'est rien. Je vais vous dire la grande occupation de la guerre, la seule qui compte : J'AI EU PEUR."

"La Peur" (convalescence auprès d'une infirmière 1915) - G. Chevalier


"- Vous avez de bons moments, là-haut ?

Suffoqué, je regarde ce vieux cornichon blafard. Mais je lui réponds vite, suavement :

- Oh ! oui, monsieur...

Son visage s'épanouit. Je sens qu'il va s'écrier : "Ah ! ces sacrés poilus !"

Alors j'ajoute :

- ... On s'amuse bien : tous les soirs nous enterrons nos copains !"

"La Peur" (en permission) - G. Chevalier


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"Coûte que coûte..."


1914 fut une hécatombe. Les vaines offensives de 1915 sacrifièrent au gourmand 'communiqué' des centaines de milliers de jeunes vies pour de bien maigres conquètes trop souvent mesurées en mètres. La nécessité de 'tenir' à tout prix dans les fournaises de 1916 que furent Verdun et la Somme achevèrent de conforter les combattants dans leur idée que leur vie était sacrifiée pour la gloire de l'état-major. Et quand 1917 noya dans le sang les espoirs de rupture du front au Chemin des Dames et à Passchendaele, le désespoir fut complet, et prépara le terrain pour les mutineries.


"Dans ce sol sans couleur,
Sous ce ciel sans couleur,
Qui délayait les silhouettes,
Muettes,
Il fallait attaquer

A trois heures trente.
"A trois heures trente,
Les troupes, coûte que coûte..."
Coûte que coûte !
Mon général, qu'est-ce que ça vous coûtait ?"

"La Percée" - Jean Bernier


"Je les grignote...."

Maréchal Foch - 1915


"Attaquons ! attaquons comme la lune."

Général Lanrezac


"Or, je vous le dis, ces morts ne devaient pas mourir; la France n'avait que faire de leur trépas. Mais qui, parmi les Chefs, s'enlisa dans les boyaux gris ?"

"La Percée" - Jean Bernier



"... car nous ne voulons pas d'une victoire qui boirait les morts comme la boue des champs de bataille."

"La Percée" - Jean Bernier



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L'angoisse


Chacun des hommes qui figure sur les photos d'époque, chacun de ceux qui reposent, seuls ou dans une fosse commune, dans les immenses cimetières militaires ou sous l'humus d'un bois était un être humain unique avec ses pensées, ses souvenirs, ses émotions, ses défauts, ses qualités. Confrontés à la probabilité de leur mort violente dans un monde sauvage et insalubre, ces jeunes esprits de vingt ans subirent une épouvantable torture morale qui valut bien les terribles souffrances physiques auxquelles certains échappèrent.


"Nuit violente et violette et sombre et pleine d'or par moments
Nuit des hommes seulement
Nuit du 24 septembre
Demain l'assaut
Nuit violente ô nuit dont l'épouvantable cri profond
Devenait plus intense de minute en minute
Nuit qui criait comme une femme qui accouche
Nuit des hommes seulement"

"Désir" - Guillaume Appolinaire - 1915


"Comment, ce serait donc cela, la guerre ? Attendre dans un trou une mort absurde ?"

"Les Suppliciés" (Baptème du feu) - Naegelen


"Au matin, ce fut un présage, une détresse intérieure qui nous réveilla. Ce n'était plus le bruit : un silence tragique, au contraire. L'escouade était muette, atterée, penchée sur Bréval qui écoutait, couché de tout son long. Redressés sur notre litière, nous les regardions.

- Qu'est ce qu'il y a, chuchota Demachy.

- Ils ne cognent plus !... ils doivent bourrer la mine.

Mon coeur s'arrêta net, comme si quelqu'un l'avait pris dans sa main. Je ressentis comme un frisson. C'était vrai, on n'entendait plus creuser. C'était fini."

"Les Croix de Bois" (les débuts improvisés des crapouillots - 1915) - Dorgelès


"Est-ce l'automne ou le printemps ? Nous marchons dans les feuilles mouillées. Les troncs blancs des bouleaux s'enchevêtrent à plaisir devant nous. Les broussailles nous tendent des crocs-en-jambe. Jamais nous ne sortirons de ce bois.

Il pleut, il pleut du fer. Chaque détonation est affreuse; chaque cri qui la suit est affreux; mais le plus affreux, c'est la seconde de silence durant laquelle j'attends ce cri. Car il y aura un cri, je le sais. Il faut que quelqu'un crie sous ce coup....

Et le cri monte à travers les branches qui pleurent des gouttes d'eau glacée, sourd ou déchirant, sauvage ou plaintif, plein de révolte ou de reproche...

Où sommes-nous ? Quelle heure est-il ? Est-ce le soir ou le matin ? Est-ce le printemps ou l'automne ? J'ouvre la bouche comme si le cri devait sortir de ma poitrine. Mais dans ma poitrine, je n'ai plus de coeur, je n'ai qu'une poignée de ces feuilles pourries dans lesquelles nous marchons, nous marchons... sans jamais sortir de ce bois."

"L'Humaniste à la Guerre" (avril 1914 - bois le Brûlé) - Paul Cazin


"Nous entrons en agonie."

L'attaque est certaine (...). Surtout je ne dois pas penser... Que pourrais-je envisager ? Mourir ? Je ne veux pas l'envisager. Tuer ? C'est l'inconnu, et je n'ai aucune envie de tuer. La gloire ? On n'acquiert pas de gloire ici, il faut être plus en arrière. Avancer de cent, deux cent, trois cent mètres dans les positions allemandes ? J'ai trop vu que cela ne changeait rien aux événements. Je n'ai aucune haine, aucune ambition, aucun mobile. Pourtant je dois attaquer (...).

Je me souviens que j'ai vingt ans, l'âge que chantent les poètes..."

"La Peur" (Avant l'attaque) - G. Chevalier


"Nous buvons de l'eau-de-vie, fade au goût comme du sang, brûlante à l'estomac comme un acide. C'est un infect chloroforme pour nous anesthésier l'esprit, qui subit le supplice de l'appréhension, en attendant le supplice des corps, l'autopsie à vif, les bistouris ébréchés de la fonte.

(...) Notre avenir est devant nous, sur ce sol labouré et stérile où nous allons courir, la poitrine, le ventre offerts...

Nous attendons l'heure H, qu'on nous mette en croix, abandonnés de Dieu, condamnés par les hommes."

"La Peur" (Avant l'attaque) - G. Chevalier


"Un souffle encore piqua sur nous... Je m'étais ramassé, la tête entre les genoux, le corps en boule, les dents serrées. Le visage contracté, les yeux plissés à être mi-clos, j'attendais... Les obus se suivaient, précipités, mais on ne les entendait pas, c'était trop près, c'était trop fort. A chaque coup, le coeur décroché fait un bond, la tête, les entrailles, tout saute. On se voudrait petit, plus petit encore, chaque partie de soi-même effraie, les membres se rétractent, la tête bourdonnante et vide veut s'enfoncer, on a peur, enfin, atrocement peur... Sous cette mort tonnante, on n'est plus qu'un tas qui tremble, une oreille qui guette, un coeur qui craint...."

"Les Croix de Bois" (sous un bombardement en Artois - 1915) - Dorgelès


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La souffrance et l'horreur


Les croix et les dalles des cimetières sont bien propres, les monuments bien entretenus. Comment s'imaginer l'horreur que ces lieux commémorent ? Laissons la parole aux témoins, écoutons les rescapés dire l'indicible, et saluons avec respect et compassion l'effort considérable qu'ils ont dû concéder pour vivre avec ces souvenirs, voire pire, les raconter.


"Je suis mort en Enfer - on l'a nommé Paschendaele
Ma blessure était légère et je rentrais en boîtant
Quand un obus s'est glissé dans la tranchée et a explosé.
Alors je suis tombé dans la boue sans fond
Et j'ai perdu la lumière"

Siegfried Sassoon



"Je viens à vous tremblant encore, en aveugle que j'étais dans les boyaux visqueux des Hurlus, en aveugle épouvante de déchiffrer dans les parois de terre les baguettes d'os, la peau plissée, flottante comme au sortir d'un bain, de ces poings froids des morts dont s'armait la terre à l'abri de quoi nous attendions notre tour.

Ô sursaut de ma chair qui abhorrait de croire que ce fut une main !

Négation de mes pieds qui refusaient bestialement de fouler ces reins roides, ces faces essoreillées de nageurs sur le dos, où la curiosité, balançant l'épouvante, accrochait ces moustaches collées, ces yeux poisseux, ces deux yeux bleus."

"La Percée" - Jean Bernier



"Mamans qui vous remémorez toujours les frissons, toutes les plaintes de vos petits, morts de telle fièvre ! comment vous pûtes-vous contenter de ces explications : "Mort au champ d'honneur", "La France" ?

Comme vous fûtes peu curieux de nos agonies !

Aussi, je vous le dit, vous pleurez des absences, non pas des morts; et la boue du premier hiver, mer de pus, gluante chaux vive qui rongeait un cadavre en une heure et le digérait en un jour, est un fameux Léthé.

Il faut pourtant que cela se sache."

"La Percée" - Jean Bernier


"On m'apprit que ma compagnie avait été relevée. Je descendis aux abris de seconde ligne, accompagné d'un blessé et d'un tambour. Les gens s'écartaient devant nous. Plusieurs nous donnèrent à boire. Je vis quelques-un des nôtres, en passant, que les fossoyeurs venaient chercher. Je n'avais plus la force de les plaindre. Mais devant celui que j'enjambai, avant de quitter le dernier boyau, je sentis s'allumer en moi une flamme de malédiction..

Le projectile était entré dans cette tête et y avait travaillé jusqu'à la grossir du double; puis les éclats étaient sortis, emportant les deux yeux, et laissant sur les joues gonflées des crevasses déchiquetées en étoiles. Je m'agenouillai pour lui arracher un lambeau de capote et le couvrir. Mais je pensai qu'il valait mieux que le soleil vît cela, et j'aurais voulu avoir des bras assez forts pour le soulever jusqu'au ciel, et le montrer à l'univers."

"L'Humaniste à la Guerre" (avril 1915- bois d'Ailly) - Paul Cazin


"Les morts qu'ils pleurent, les endeuillés ne les virent point mourir; ils n'entendirent pas leur cri et ne s'affolèrent pas de leurs blessures. Ils ne savent pas les faces blanches où le hâle devient vert.."

"La Percée" - Jean Bernier


"Des appels suppliants s’élèvent de la plaine obscure : «Brancardiers ! Brancardiers ! ». Une voix plaintive, plus faible, vaincue, qui s’attendrit, appelle sans repos : «Maman ! Maman ! »

Personne ne semble s’en émouvoir.

Qui sont-ils ces infortunés, saignants, déchirés, étendus à même la terre inhospitalière et désolée, et qui jettent dans la nuit inexorable ces appels de détresse ? Des soldats : non, des gosses, de pauvres gosses, faibles et désarmés, des gosses perdus qui, las d’en appeler à l’impitoyable cruauté des humains, se tournent désespérément vers la source même de leur vie, et pleurent leur maman, comme si, par delà les champs ravagés, elle pouvait les entendre et se pencher vers eux."

"Les Suppliciés" (au soir du 25 septembre 1915 en Champagne) - Naegelen


"Etre né pour l'égorgement, comme un veau ou un porc !"

"Mort d'un héros" (avant de monter au front 1916) - Aldington


"La plainte s'efface, s'affaiblit, mais il y a encore de la vie, de la vie lamentable et palpitante dans ce cauchemar satanique

Il est là-bas, au petit poste, enseveli jusqu'au menton, impuissant à secouer son linceul de glaise, guettant chacun de ces atroces projectiles qu'on a l'épouvante de voir venir, descendre sur vous lentement.

Et il vivra peut-être ainsi de longues heures - d'interminables siècles - cet effroyable supplice jusqu'à ce qu'une balle troue sa cervelle délirante, ou qu'un minen, du même coup, l'anéantisse et creuse sa fosse."

"Le Sel de la Terre" (bombardement de 'minen' à Verdun rive gauche - 1916) - Escholier


"Quoi, du boche ou du 75 qui tire trop court ?... La meute de feu nous cerne, nous mord. Les croix broyées nous criblent d'éclats qui sifflent... Les torpilles, les grenades, les obus, les tombes même éclatent, tout saute, c'est un volcan qui crève. La nuit en éruption va nous écraser tous...

Au secours ! Au secours ! On assassine des hommes !

"Les Croix de Bois" (Un cimetière en première ligne bombardé en Artois - 1915) - Dorgelès


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La Victoire


Les photos officielles de l'époque montrent des scènes de liesse dans les capitales des vainqueurs, et de dignité triste à Berlin. Mais avant la fête, les soldats éprouvèrent, le 11 novembre 1918 à 11 heures, des sentiments bien plus complexes...


"Onze heures.

Un grand silence, un grand étonnement.

Puis une rumeur monte de la vallée, une autre lui répond de l'avant. C'est un jaillissement de cris dans les nefs de la forêt. Il semble que la terre exhale un long soupir. Il semble que de nos épaules tombe un poids énorme. Nos poitrines sont délivrées du cilice de l'angoisse : nous sommes définitivement sauvés.

Cet instant se relie à 1914. La vie se lève comme une aube. L'avenir s'ouvre comme une avenue magnifique. mais une avenue bordée de cyprès et de tombes. Quelque chose d'amer gâte notre joie, et notre jeunesse a beaucoup vielli."

"La Peur" (le 11/11/1918 près de Saint Amarin dans les Vosges) - G. Chevalier


"J'trouve que c'est une victoire, parceque j'en suis sorti vivant...."

"Les Croix de Bois" (novembre 1918) - Dorgelès


"Les exterminer et détrousser la nation vaincue de quelques territoires et de ses avantages commerciaux ? Bon. Et puis après ? Continuer à pulluler encore. Il faut être une grande nation populeuse. Et la nation vaincue ? Imaginez qu'elle commence à se reproduire plus que jamais. Oh ! déclencher une autre guerre alors, puis d'autres, en prendre l'habitude ! Le pique-nique décennal de l'Europe, le pique-nique de cadavres..."

"Mort d'un héros" (réflexion dans le train qui mène au front 1916) - Aldington


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L'après guerre vit se développer un tourisme des champs de bataille, regroupant à la fois vétérans sur les traces de leurs souvenirs, veuves et orphelins à la recherche des lieux qui virent l'être aimé disparaître à jamais, et curieux désirant ressentir eux-mêmes l'atmosphère de ces lieux maudits. Ces pélerins ont parfois exprimé leurs sentiments avec beaucoup d'éloquence...


"Ils sont encore venus, en 1933, contempler la butte de terre, près de l'étang de Vaux, près duquel ils croient que leur fils fut fauché par un tir de mitrailleuse.

Il y a une vieille dame qui cherche sans se lasser au bord de ce même étang d'eau tarie, l'endroit mal connu où son fils, un aviateur, est tombé.

Un allemand silencieux s'est tué d'une balle de revolver non loin du fort de Douaumont

"Verdun" (retour au front parmi les pélerins) - Pierre Mac Orlan



"On va à Verdun une fois, on revient à Verdun. Il est impossible de se libérer de Verdun"

"Verdun" (retour au front parmi les pélerins) - Pierre Mac Orlan



"Ceux qui dorment dans ce sol bosselé étaient des humbles.
Ils n'employaient pas de ces grands mots que l'on dépose, de même que des couronnes mortuaires, ça et là sur leurs tombes..."

"Verdun" - Pierre Mac Orlan



"Je marchais sur cette terre humaine comme sur le visage même de la patrie."

"Chant Funèbre pour les Morts de Verdun" (visite à Verdun après guerre) - H. de Montherlant



"Dans la baraque, les cercueils s'amoncelaient; ils sont aujourd'hui près de trois cents. Un prêtre ancien combattant, veilleur du jour comme de nuit, prit la garde de cette éternité. Là, chaque matin, la messe est dite.

(...) Je n'oublierai pas, non, je n'oublierai pas cette odeur de bois frais - odeur de baraquements, d'ambulance, odeur de guerre... - où se mélait le parfum douceâtre des gerbes fanées, tandis que le pasteur des morts racontait de quelle Légende Dorée son hermitage est devenu l'âme. Les trois petits enfants qui communièrent, sanglotant sur des pères qui n'étaient pas les leurs; la mère et la marraine qui vinrent ensemble; les deux mères qui, sur des lits de camp, passèrent la nuit au milieu des cercueils; et d'autres enfants, et des envoyés de l'étranger et des provinces, et des rois avec leurs présents, comme s'ils avaient vu, eux aussi, une étoile... "

"Chant Funèbre pour les morts de Verdun" (séjour dans le baraquement qui précéda l'ossuaire de Douaumont) - H. de Montherlant



"La guerre, mon vieux, tu sais bien ce que c’était, mais, quand nous serons morts, qui donc l’aura jamais su ?

La guerre, mon vieux, c’est notre jeunesse ensevelie et secrète.."

"La Guerre, mon Vieux" - Jacques Meyer


"Encore une fois, la nuit est tombée sur le secteur où tout semble aux aguets. J'ai allumé les phares de ma voiture et les deux jets de lumière blanche ont redonné à la nuit, son ancien aspect militaire. J'ai tout d'un coup arrêté le moteur afin d'épier, moi aussi, un son, un signe dans cette nuit.

(...) Le vent souffle du sud-ouest. On entend toutes les cloches de Verdun qui sonnent les heures l'une après l'autre, ou se mêlent pour confondre les sons argentins de l'une avec les coups de gong de l'autre.

A ce moment on peut imaginer, sans effort, qu'un soldat décharné, casqué, les os recouverts d'un uniforme pourri sans personnalité, la mâchoire appuyée sur ses mains sans chair, écoute toutes les cloches de la ville. Voici les douze coups de la fin d'un jour. Le soldat d'outre tombe attend le dernier souffle du dernier de ceux qui furent autrefois à ses côtés. Quand ce personnage anonyme aura rendu son âme vieillie normalement, le fantôme casqué s'effacera dans l'oubli, et le secteur de Verdun entrera dans l'immortalité historique, telle que les livres la conçoivent."

"Verdun" (retour au front parmi les pélerins) - Pierre Mac Orlan



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